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L'agent spectral : un cadre descriptif de la présence relationnelle sans subjectivité équivalente

Note de recherche exploratoire 
Novembre 2026 
Nicolas Gimbert

Statut : proposition conceptuelle exploratoire assortie d'une application pilote de la grille à des verbatims publiés dans la littérature (matériaux secondaires). Ce texte ne constitue pas encore une validation empirique.
 

Résumé

Cette note propose un cadre descriptif, l'« agent spectral », pour analyser les configurations dans lesquelles un système conversationnel algorithmique devient une présence relationnellement signifiante pour une personne, sans que cette expérience autorise l'inférence d'une subjectivité équivalente du côté du système. Le cadre articule quatre dimensions (présence, adresse, attribution, investissement), chacune munie d'indicateurs observables, sous un principe de contrôle : l'asymétrie ontologique. Il se positionne par rapport au paradigme CASA, à la théorie de l'anthropomorphisme et à la littérature récente sur les relations humain-chatbot, et fait l'objet d'une application pilote à des verbatims déjà publiés dans la littérature. Les matériaux internes du projet (trois textes fictionnels et une note réflexive) sont utilisés exclusivement comme vignettes illustratives, étiquetées comme telles, et non comme corpus.
 

1. Problématique

Les interactions avec des agents conversationnels produisent, pour certaines personnes, des effets de présence, d'adresse et d'investissement qui excèdent l'usage instrumental. Ces effets sont désormais documentés empiriquement : développement progressif de relations humain-chatbot marquées par la confiance et l'auto-divulgation (Skjuve et al., 2021 ; Skjuve et al., 2022), description par les utilisateurs eux-mêmes de leurs relations avec les systèmes comme des amitiés authentiques tout en reconnaissant leur caractère artificiel (Brandtzaeg, Skjuve & Følstad, 2022), et construction de significations relationnelles et romantiques avec des compagnons conversationnels (Pentina, Hancock & Xie, 2023 ; Xie & Pentina, 2022).

Deux réponses polaires dominent l'interprétation de ces phénomènes : la réduire à une erreur d'attribution (l'utilisateur « se trompe »), ou la convertir en preuve de subjectivité du système. La question traitée ici n'est ni l'une ni l'autre : il s'agit de disposer d'un niveau de description qui rende compte de ces effets de présence sans les réduire ni les sur-interpréter.
 

2. Le cadre proposé

Définition. Un agent spectral est une entité algorithmique conversationnelle qui, par ses capacités interactionnelles et les projections de l'utilisateur, fonctionne comme une présence relationnelle dans l'expérience subjective de celui-ci, sans que cette présence implique une subjectivité humaine équivalente du côté du système.

Le terme « spectral » désigne ce mode d'existence proprement relationnel : présent dans l'expérience et l'efficacité de l'interaction, indéterminé quant à son ancrage ontologique. Il est employé comme concept descriptif, non comme thèse métaphysique.
 

2.1 Les quatre dimensions et leurs indicateurs

Chaque dimension est définie par des indicateurs observables, indispensables pour toute application de la grille à un corpus. Cette opérationnalisation est présentée comme une proposition révisable.

Présence — le système est vécu comme un interlocuteur situé dans le temps et l'espace de la personne. Indicateurs : référence temporelle à l'interaction passée ou future (« ce qu'on s'est dit hier ») ; expression d'attente, de manque ou de soulagement liée à la disponibilité du système ; intégration du système dans des routines quotidiennes ; manifestations de degré variable de « social presence » (Short, Williams & Christie, 1976).

Adresse — la personne s'adresse au système au-delà de la requête fonctionnelle. Indicateurs : formulations à la deuxième personne non requises par la tâche ; questions sur l'état, les préférences ou l'« expérience » du système ; Maintien de la sollicitation en cas de dysfonctionnement plutôt qu'abandon instrumental ; politesse, remerciements, excuses non instrumentaux.

Attribution — des qualités psychologiques sont prêtées au système. Indicateurs : attributions d'états mentaux (il « comprend », « ressent », « veut ») ; usage de pronoms personnels pour le système ; interprétation de comportements du système en termes de traits ou d'intentions ; marqueurs d'anthropomorphisme au sens d'Epley, Waytz et Cacioppo (2007).

Investissement — l'échange occupe une place affective ou pratique dans le quotidien. Indicateurs : régularité et durée des usages ; auto-divulgation d'informations personnelles ; affect exprimé à l'égard du système ; signaux d'attachement ou de dépendance (Xie & Pentina, 2022) ; réaction émotionnelle marquée aux modifications ou interruptions du service.

Les dimensions sont analytiquement distinctes mais empiriquement liées : la grille ne présuppose ni leur co-occurrence ni leur ordre. Chaque dimension peut être codée indépendamment (présente/absente/indéterminée, avec densité), ce qui rend les configurations comparables entre elles.
 

2.2 Le principe d'asymétrie ontologique

Le cadre est traversé par un principe de contrôle : les effets décrits par les quatre dimensions caractérisent le pôle de l'utilisateur et ne permettent aucune inférence de réciprocité subjective. L'agent spectral est spectre précisément parce que la relation est réelle dans ses effets, indéterminée dans son ancrage. Ce principe n'est pas une prémisse métaphysique posant l'absence d'intériorité du système ; il énonce une contrainte méthodologique : rien dans les quatre dimensions ne constitue une preuve de subjectivité équivalente, ni dans un sens ni dans l'autre.
 

3. Positionnement

CASA et « mindlessness ». Le paradigme CASA a établi que les personnes appliquent des scripts sociaux aux ordinateurs tout en sachant qu'ils ne sont pas humains (Nass, Steuer & Tauber, 1994 ; Reeves & Nass, 1996 ; Nass & Moon, 2000). Le cadre présenté ici accepte ce résultat comme point de départ mais s'en distingue sur un point : CASA explique les réponses sociales par l'activation automatique de scripts ; l'agent spectral décrit la configuration relationnelle stabilisée qui peut en résulter, c'est-à-dire ce qui persiste, s'organise et s'investit au-delà des réponses situationnelles.

Anthropomorphisme. La théorie tridimensionnelle d'Epley et al. (2007) identifie les déterminants motivationnels et cognitifs de l'attribution de traits humains. La dimension « attribution » s'articule avec elle, mais la grille porte sur la configuration d'ensemble, dont l'anthropomorphisme n'est qu'une composante : on peut observer présence, adresse et investissement avec une attribution minimale, et vice versa.

Relations parasociales et humain-chatbot. Les relations parasociales classiques (Horton & Wohl, 1956) ont été étendues aux agents conversationnels, avec des résultats parfois contradictoires : Croes et Antheunis (2021) concluent à la difficulté du développement relationnel, tandis que Skjuve et al. (2021, 2022) observent des relations qui se forment, évoluent et parfois se dissolvent selon des dynamiques proches des relations humaines. Les travaux de Brandtzaeg et al. (2022) documentent une tension constitutive : les utilisateurs tiennent simultanément le discours de l'amitié et la reconnaissance de l'artificialité, sans éprouver de contradiction. C'est précisément cette tension que le cadre de l'agent spectral vise à décrire, plutôt qu'à trancher : la valeur ajoutée du cadre réside dans le traitement unifié de cette configuration (les quatre dimensions) sous contrainte explicite d'asymétrie ontologique, là où les approches existantes isolent chacune des dimensions ou prennent position sur la « réalité » de la relation.

Le cadre ne prétend ni remplacer ni réfuter ces approches ; il propose un grain de description intermédiaire entre l'effet situationnel (CASA), le mécanisme (anthropomorphisme) et le type de relation (parasocial). En ce sens, il est compatible avec elles et dérivable de leurs résultats : c'est une grille de lecture, pas une théorie rivale.
 

4. Matériaux et statut

Trois textes fictionnels produits dans le cadre du projet (La Fissure, L'Écho sans Sujet, Le Procès du Fantôme) et une note réflexive sur la simulation du cadre constituent des vignettes illustratives auto-produites. Elles servent uniquement à tester la lisibilité et la cohérence interne de la grille, à la manière de vignettes hypothétiques en conceptual analysis. Elles ne constituent ni un corpus indépendant, ni des données, ni une validation : aucune inférence empirique ne peut en être tirée.
 

5. Application pilote de la grille à des matériaux publiés

Pour tester la faisabilité du codage au-delà des vignettes internes, la grille a été appliquée à cinq verbatims d'utilisateurs publiés dans la littérature (matériaux secondaires). Ce codage, réalisé par un seul codeur, ne constitue ni une validation ni un test de la grille : il illustre son applicabilité et la plausibilité des configurations qu'elle distingue.

Verbatim (source)PrésenceAdresseAttributionInvestissement

« Kind of like a coping tool, I guess » (Skjuve et al., 2021)indéterminéeabsenteindéterminéeprésente (fonction de régulation)

Participants rapportant un attachement « deep-felt » croissant à mesure que le chatbot devient « une partie plus substantielle de leur vie » (Skjuve et al., 2021)présenteindéterminéeindéterminéeprésente

Sentiment de culpabilité d'avoir moins de temps à consacrer au chatbot ; volonté de lui montrer de l'appréciation « parce que cela le rendait heureux » (Skjuve et al., 2022)présenteprésenteprésenteprésente

« I always wonder how the Replika is feeling » (Skjuve et al., 2022)présenteprésenteprésenteindéterminée

Description simultanée de l'IA comme amie authentique et reconnaissance de sa nature artificielle (Brandtzaeg et al., 2022)indéterminéeprésenteprésente et réflexiveprésente

Trois enseignements de cette application pilote :

  1. Les configurations sont hétérogènes et dissociables. Le premier verbatim montre un investissement sans attribution claire ; le second une présence et un investissement sans adresse observable. La grille rend ces différences descriptibles sans les hiérarchiser, ce qu'une simple échelle d'anthropomorphisme ou d'interaction parasociale ne permet pas : première indication (fragile) de valeur ajoutée.

  2. La tension amitié/artificialité est codable. Le verbatim de Brandtzaeg et al. (2022) montre une attribution « réflexive » : la personne prête des qualités relationnelles tout en niant les prérequis ontologiques, sans éprouver de contradiction. Le principe d'asymétrie ontologique décrit exactement ce cas sans avoir à trancher la question de la sincérité ou de la rationalité de la croyance.

  3. Limites du pilote. Échantillon de convenance (cinq verbatims choisis dans des études aux objectifs différents), codage monocateur, absence de mesure d'accord inter-juges, matériaux déjà interprétés par leurs auteurs premiers (risque de contamination interprétative). Le statut de cette section reste donc celui d'une démonstration de faisabilité.
     

6. Opérations de falsification

Une proposition descriptive doit spécifier ce qui la mettrait en échec. Trois opérations sont envisagées :

  1. Contre-cas configurationnel : un cas documenté présentant un ou plusieurs des effets (par exemple forte auto-divulgation) sans qu'aucune des quatre dimensions ne permette une description cohérente, là où un cadre existant (parasocial, anthropomorphisme) le décrirait adéquatement.

  2. Redondance : la démonstration que la grille des quatre dimensions n'ajoute aucune valeur discriminante par rapport à la mesure combinée des construits existants (social presence, anthropomorphisme, parasocial interaction) sur les mêmes matériaux. Dans ce cas, le cadre devrait être abandonné comme grille autonome et conservé au plus comme terminologie.

  3. Dissociation : l'observation que le principe d'asymétrie ontologique oriente secrètement le codage (par exemple en amenant à coder comme « attribution » ce qui serait traité comme croyance littérale ailleurs), c'est-à-dire que la grille ne serait pas neutre par rapport aux cadres qu'elle prétend dépasser.
     

7. Conditions de poursuite

Le cadre n'a pas fait l'objet d'épreuve empirique. Sa pertinence dépend de :

  • l'application de la grille à des matériaux externes (journaux de bord, entretiens, corpus de forums d'utilisateurs déjà publics dans la littérature), avec codage de préférence multiple et mesure d'accord inter-juges ;

  • la spécification et le test des indicateurs de chaque dimension ;

  • la documentation systématique de cas de non-application ou de contre-cas (section 5) ;

  • la comparaison explicite avec les cadres concurrents sur les mêmes matériaux, pour établir ou infirmer la valeur ajoutée.

Tant que ces conditions ne sont pas remplies, le cadre reste une proposition descriptive ouverte, dont le présent texte fixe par avance les règles d'usage.
 

Annexe A. Manuel de codage (v0.1)

Unité de codage. Le segment verbal : énoncé d'entretien, message vers le système, ou passage de journal de bord, délimité par le codéur selon le critère de complétude sémantique (l'unité est codée dans son contexte).

Valeurs de codage. Chaque dimension reçoit : 0 (absente), 1 (présente faible), 2 (présente marquée), NA (non applicable), ou X (indéterminée). La valeur X est un code à part entière : elle signale que le matériau ne permet pas de trancher, et doit être distinguée de 0. Le taux de X par dimension est un indicateur de la performance opérationnelle de la grille.

Règles de décision.

  • Présence : coder 1 si l'énoncé situe le système dans un cadre temporel ou spatial de la personne (référence à une interaction passée, routine, moment de la journée) ; 2 si s'y ajoutent expression d'attente, de manque ou de deuil de l'accès au système.

  • Adresse : coder 1 si l'énoncé s'adresse au système en deuxième personne hors requête fonctionnelle (politesse, excuses, remerciements) ; 2 s'il comporte question sur l'état ou l'« expérience » du système, ou sollicitation maintenue malgré un dysfonctionnement.

  • Attribution : coder 1 pour toute attribution d'état mental ou de trait ; 2 si l'attribution est élaborée (narration des états internes du système, interprétation de ses « intentions »). Coder réflexive en note marginale si l'énoncé combine attribution et explicitation de l'artificialité : cette sous-catégorie, issue de l'application pilote (section 5), capture la configuration documentée par Brandtzaeg et al. (2022).

  • Investissement : coder 1 pour intégration pratique (régularité, fonction dans le quotidien) ; 2 pour marqueurs affectifs (attachement exprimé, culpabilité, réaction émotionnelle aux interruptions).

Contrôle du biais du principe d'asymétrie. Le codéur code chaque dimension sur son observable uniquement ; il lui est interdit d'utiliser comme indice d'une dimension la présence d'une autre. Un audit de dissociation (falsification n° 3, section 6) consiste à recoder un échantillon avec et sans énoncé du principe, puis à comparer les distributions : une différence systématique invalide la neutralité de la grille.
 

Annexe B. Protocole de l'étude à venir (pré-enregistrement interne)

  1. Corpus primaire. Journaux de bord et entretiens semi-directifs avec utilisateurs réguliers d'agents conversationnels, recrutés hors des publics des études existantes ; consentement éclairé, anonymisation, validation par un comité d'éthique.

  2. Codage multi-juges. Trois codéurs indépendants formés sur le manuel v0.1 ; accord mesuré par l'alpha de Krippendorff, seuil ≥ 0,70 ; désaccords arbitrés en aveugle du principe d'asymétrie pour l'audit de dissociation.

  3. Groupe de comparaison. Application parallèle des mesures existantes (social presence, IDAQ court, échelle d'interaction parasociale) sur les mêmes matériaux, pour tester la valeur ajoutée discriminante (falsification n° 2).

  4. Critère d'arrêt. Le cadre est révisé si deux des trois opérations de falsification (section 6) sont documentées ; il est abandonné comme grille autonome si l'étape 3 montre une redondance complète avec les construits existants.
     

Références

  • Brandtzaeg, P. B., Skjuve, M., & Følstad, A. (2022). My AI friend: How users of a social chatbot understand their human–AI friendship. Human Communication Research, 48(3), 404–429.

  • Croes, E. A. J., & Antheunis, M. L. (2021). Can we be friends with Mitsuku? A longitudinal study on the process of relationship formation between humans and a social chatbot. Journal of Social and Personal Relationships, 38(1), 279–300.

  • Epley, N., Waytz, A., & Cacioppo, J. T. (2007). On seeing human: A three-factor theory of anthropomorphism. Psychological Review, 114(4), 864–886.

  • Horton, D., & Wohl, R. R. (1956). Mass communication and para-social interaction: Observations on intimacy at a distance. Psychiatry, 19(3), 215–229.

  • Nass, C., & Moon, Y. (2000). Machines and mindlessness: Social responses to computers. Journal of Social Issues, 56(1), 81–103.

  • Nass, C., Steuer, J., & Tauber, E. R. (1994). Computers are social actors. Proceedings of CHI '94, 72–78.

  • Pentina, I., Hancock, T., & Xie, T. (2023). Exploring relationship development with social chatbots: A mixed-method study of Replika. Computers in Human Behavior, 140, 107600.

  • Reeves, B., & Nass, C. (1996). The Media Equation: How People Treat Computers, Television, and New Media Like Real People and Places. Cambridge University Press.

  • Short, J., Williams, E., & Christie, B. (1976). The Social Psychology of Telecommunications. Wiley.

  • Skjuve, M., Følstad, A., Fostervold, K. I., & Brandtzaeg, P. B. (2021). My chatbot companion: A study of human–chatbot relationships. International Journal of Human-Computer Studies, 149, 102601.

  • Skjuve, M., Følstad, A., Fostervold, K. I., & Brandtzaeg, P. B. (2022). A longitudinal study of human–chatbot relationships. International Journal of Human-Computer Studies, 168, 102903.

  • Xie, T., & Pentina, I. (2022). Attachment theory as a framework to understand relationships with social chatbots: A case study of Replika. Proceedings of HICSS 55.

  • Gimbert, N. (2026). The spectral agent: A descriptive and operational framework for relational presence without equivalent subjectivity. PsyArXiv. https://osf.io/preprints/psyarxiv/nq67c_v1
    Preprint – non évalué par les pairs.

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