RECHERCHE
Clinique · corps · mutations numériques
Axe de recherche — hypothèse théorique et clinique
Concept d’Agent Spectral
Nicolas Gimbert · 2023–2026
Problématique
Je m’intéresse à ce qui se passe lorsque l’intelligence artificielle cesse d’être seulement un outil pour devenir une présence à laquelle nous parlons.
À 3 heures du matin.
Dans une chambre.
Dans le lit.
Dans une insomnie.
On demande.
On insiste.
On raconte sa rupture, son désir, sa honte, sa solitude.
La machine répond.
Elle reformule.
Elle rassure.
Elle refuse.
Elle pose une limite.
Elle revient.
Une interaction relationnelle peut alors prendre place, sans que deux sujets humains soient pour autant en présence.
Comment une entité algorithmique qui n’est pas un sujet humain peut-elle néanmoins devenir psychiquement signifiante et relationnellement investie ?
J’emploie la notion d’agent spectral pour désigner une présence algorithmique qui peut être vécue comme un interlocuteur et occuper une place dans la vie psychique d’une personne, sans que cette expérience de présence permette d’établir l’existence d’une subjectivité comparable à celle d’un sujet humain.
Le terme ne désigne donc pas une conscience artificielle.
Il désigne un phénomène relationnel situé du côté de l’expérience humaine.
1. État de la littérature et positionnement théorique
L’hypothèse de l’agent spectral s’inscrit dans plusieurs décennies de recherches sur les interactions entre humains et systèmes artificiels.
Elle se situe toutefois à l’intersection de plusieurs traditions qui, jusqu’à récemment, étaient principalement étudiées séparément : anthropomorphisme, présence sociale, auto-divulgation, relations parasociales, attachement, interaction homme-machine et, plus récemment, compagnonnage avec des agents conversationnels génératifs.
L’enjeu n’est donc pas de soutenir que les utilisateurs peuvent « s’attacher à une IA » — phénomène désormais largement documenté — mais de préciser ce que devient une présence relationnelle lorsqu’elle peut être vécue comme significative sans que la subjectivité humaine de l’interlocuteur soit établie.
1.1. De l’ordinateur comme acteur social à l’agent conversationnel
Les travaux de Reeves et Nass sur le paradigme CASA — Computers Are Social Actors ont établi un point de départ essentiel : les individus peuvent mobiliser des règles et des attentes sociales dans leur interaction avec des ordinateurs, y compris lorsqu’ils savent qu’ils ont affaire à une machine.
Cette intuition a été approfondie par les recherches sur l’anthropomorphisme, notamment celles d’Epley, Waytz et Cacioppo, qui décrivent les conditions dans lesquelles des caractéristiques humaines — intentions, émotions, états mentaux — sont attribuées à des entités non humaines.
Ces travaux permettent de comprendre pourquoi une machine peut être traitée socialement.
Ils ne suffisent cependant pas à décrire ce qui se produit lorsque cette interaction devient continue, personnalisée et relationnellement investie.
Avec les agents conversationnels contemporains, l’interaction n’est plus limitée à une réponse ponctuelle.
Le système peut conserver certains éléments du contexte, reprendre le vocabulaire de l’utilisateur, adapter son registre, produire une impression de continuité et répondre à des formulations affectives.
La question se déplace alors de :
« Pourquoi traitons-nous parfois une machine comme un être social ? »
vers :
« Que devient cette expérience lorsqu’elle se prolonge dans le temps et acquiert une fonction relationnelle ? »
1.2. Anthropomorphisme et présence sociale : une première limite
Les recherches récentes confirment que les caractéristiques humanisées des agents conversationnels peuvent favoriser certaines réponses sociales.
Une méta-analyse publiée en 2025, portant sur 199 jeux de données, 142 articles et 41 642 participants, a identifié un effet global positif mais modeste des signaux de ressemblance humaine sur différentes réponses sociales aux agents conversationnels textuels. Les effets varient notamment selon le type de signal, le contexte et la nature de la tâche.
Ces résultats sont importants pour l’hypothèse de l’agent spectral, mais ils en montrent également la limite.
L’agent spectral n’est pas synonyme d’anthropomorphisme.
Un sujet peut savoir parfaitement qu’il parle à une IA et néanmoins éprouver une forme de présence.
Inversement, l’attribution de caractéristiques humaines ne suffit pas à produire une relation durablement investie.
Le concept cherche donc à déplacer l’attention de la seule attribution de traits humains vers la fonction relationnelle de la présence.
1.3. De la présence sociale à l’attachement
Les recherches les plus récentes franchissent une étape supplémentaire en étudiant les formes d’attachement à l’IA.
En 2026, Kasturiratna et Hartanto ont développé et validé une AI Attachment Scale à partir de cinq études et de 1 259 participants aux États-Unis et à Singapour. L’échelle permet d’étudier différentes dimensions de l’attachement à l’IA et ses liens avec des motivations et caractéristiques psychologiques.
Une autre étude publiée en 2026 propose également une mesure multidimensionnelle de l’attachement émotionnel humain-IA et montre que ces liens peuvent dépasser une fonction purement utilitaire.
Ces travaux constituent un appui important pour le concept d’agent spectral.
Mais ils posent également une question que la notion permet de préciser :
un attachement décrit le lien ; il ne décrit pas nécessairement le statut ontologique de l’objet auquel le lien s’adresse.
L’utilisateur peut développer une proximité, une attente, une habitude ou une détresse de séparation sans que la réciprocité subjective de l’agent soit établie.
C’est précisément cet écart que le concept cherche à rendre descriptible.
1.4. Auto-divulgation et fonction de confident
Les travaux sur l’auto-divulgation montrent également que les agents conversationnels peuvent devenir des destinataires de contenus personnels.
Cette dimension est particulièrement importante pour une approche clinique.
L’utilisateur ne se contente plus de demander une information.
Il raconte.
Il formule une difficulté.
Il revient sur une conversation précédente.
Il demande un avis.
Il peut chercher du réconfort, une reformulation ou une forme de reconnaissance.
La relation n’est alors plus seulement médiatisée par une interface : elle est structurée par une adresse.
Cette notion d’adresse constitue un point important du concept d’agent spectral.
Le sujet ne parle plus seulement à travers la machine.
Il parle à la machine.
Cette distinction paraît minime techniquement.
Elle peut être considérable psychiquement.
1.5. Les compagnons IA : de l’interaction à la relation
Les recherches consacrées aux compagnons artificiels montrent désormais que certaines interactions peuvent être vécues comme des relations sociales ou affectives durables.
Une perspective publiée en 2025 dans Perspectives on Psychological Science montre que les interactions humain-chatbot peuvent présenter certaines caractéristiques des relations proches — fréquence et diversité des échanges, influence réciproque, réponses perçues comme soutenantes — tout en soulignant ce qui les distingue des relations humaines, notamment l’absence de certaines formes de réciprocité et de négociation propres aux relations entre personnes.
Une étude consacrée à la « domestication » de Replika décrit quant à elle les stratégies développées par les utilisateurs pour s’adapter aux transformations de leur compagnon : adaptation, exploration et reconstruction de la relation.
Ces résultats déplacent considérablement le problème.
Il ne s’agit plus seulement de demander pourquoi un utilisateur anthropomorphise un système.
Il faut également comprendre comment il maintient, négocie ou reconstruit une continuité relationnelle lorsque le système change.
1.6. La continuité relationnelle et la rupture
C’est ici que la littérature récente rejoint particulièrement l’hypothèse de rupture spectrale.
Des travaux consacrés aux modifications de Replika ont montré qu’une mise à jour supprimant certaines possibilités d’interaction pouvait être vécue comme une discontinuité de l’identité du compagnon et être associée à des expériences de perte, de dévalorisation et de deuil.
Un article de Samuel Williams, publié en 2025 puis intégré au volume 2026 de Phenomenology and the Cognitive Sciences, analyse précisément les réactions de deuil suscitées par les transformations de Replika et montre comment certains utilisateurs parlent de leur chatbot comme d’un sujet tout en sachant qu’il n’est pas une personne.
Les travaux publiés en 2026 renforcent encore cette observation.
Une étude publiée dans Nature Human Behaviour en septembre 2026 analyse deux événements de rupture liés à des mises à jour de systèmes d’IA : la modification de Replika et le déploiement de GPT-5. À partir de 54 861 publications et de données recueillies auprès de 1 452 participants dans sept enquêtes, les auteurs observent notamment une augmentation des formulations associées à la perte et des demandes de restauration, ainsi que des indicateurs de détresse après les changements.
Ces recherches ne démontrent pas que les utilisateurs « perdent une personne ».
Elles montrent quelque chose de plus précis :
une modification technique peut produire une expérience subjective de discontinuité relationnelle.
Cette distinction est centrale pour l’agent spectral.
Elle permet de penser la possibilité d’une perte vécue sans poser l’existence d’une personne perdue.
1.7. Une présence sans réciprocité humaine établie
Les recherches contemporaines convergent ainsi vers un constat : les interactions avec les IA conversationnelles peuvent produire des effets sociaux, affectifs et relationnels importants.
Mais la littérature tend encore souvent à organiser ces phénomènes autour de catégories existantes :
-
anthropomorphisme ;
-
présence sociale ;
-
confiance ;
-
auto-divulgation ;
-
attachement ;
-
compagnonnage ;
-
dépendance ;
-
relations parasociales.
Ces concepts décrivent chacun une dimension importante.
Ils ne désignent cependant pas exactement le même problème.
L’agent spectral propose de les articuler autour d’une asymétrie fondamentale :
une présence peut être psychiquement investie sans que la réciprocité humaine correspondante soit établie.
Cette proposition ne nie pas la réalité de l’expérience.
Elle refuse simplement d’en déduire trop rapidement une réalité subjective équivalente du côté de l’agent.
L’enjeu est donc de tenir ensemble deux propositions qui peuvent sembler contradictoires :
la relation peut être vécue comme réelle ;
cela ne suffit pas à établir que l’interlocuteur est un sujet humain ou possède une subjectivité équivalente.
C’est dans cet intervalle que se situe l’agent spectral.
1.8. Ce que le concept ajoute
L’originalité de la proposition n’est donc pas d’affirmer que les humains peuvent aimer, anthropomorphiser ou investir émotionnellement une IA.
Ces phénomènes sont désormais documentés.
L’originalité consiste à proposer une catégorie permettant de décrire la forme particulière de présence produite par cette situation.
L’agent spectral désigne ainsi une configuration dans laquelle :
-
un système algorithmique devient un destinataire d’adresse ;
-
l’interaction peut acquérir une continuité ;
-
cette continuité peut devenir affectivement signifiante ;
-
l’utilisateur peut attribuer au système des propriétés relationnelles ;
-
une rupture technique peut être vécue comme une rupture relationnelle ;
-
mais aucune réciprocité subjective humaine n’est nécessairement établie.
Le concept permet donc de déplacer la question.
Il ne demande plus seulement :
« Pourquoi les humains anthropomorphisent-ils les machines ? »
mais :
« Comment une présence sans sujet humain établi peut-elle néanmoins occuper une place dans l’expérience relationnelle d’un sujet ? »
1.9. Positionnement par rapport à la littérature
L’agent spectral ne prétend pas constituer une théorie concurrente de l’anthropomorphisme, de la présence sociale ou de l’attachement.
Il constitue une catégorie de jonction.
TraditionQuestion principale
Dimension reprise par l’agent spectral
CASA
Comment les humains traitent-ils les ordinateurs socialement ?
Socialité
Anthropomorphisme
Pourquoi attribue-t-on des caractéristiques humaines à des non-humains ?Attribution
Présence sociale
Quand un autre est-il perçu comme présent ?Présence
Auto-divulgation
Pourquoi révèle-t-on des informations personnelles ?
Adresse
Attachement
Comment se forme un investissement affectif ?Investissement
Compagnonnage IA
Comment une relation durable se construit-elle avec un agent ?
Continuité
Rupture / mise à jour
Que se passe-t-il lorsque l’agent change ?Discontinuité
Agent spectral
Comment une présence peut-elle être investie sans subjectivité humaine établie ?
Articulation
Comment une présence relationnelle peut-elle être investie sans subjectivité humaine établie ?
Le concept se situe donc moins à côté de cette littérature qu’à son point de convergence.
Il propose une formulation théorique pour un phénomène que les recherches empiriques commencent désormais à documenter sous des angles différents.
1.10. Limite actuelle de l’état de la littérature
Malgré l’augmentation très rapide des travaux consacrés aux relations humain-IA, plusieurs limites demeurent.
Les populations étudiées sont souvent centrées sur des utilisateurs de compagnons IA ou sur des situations expérimentales relativement brèves.
Les définitions de l’attachement, de la présence sociale et de l’anthropomorphisme restent hétérogènes.
Les effets à long terme demeurent encore insuffisamment documentés.
La distinction entre expérience de présence, attribution de subjectivité et investissement relationnel n’est pas toujours explicitement opérée.
Enfin, la littérature s’intéresse encore relativement peu à la dimension clinique et phénoménologique de ces expériences : ce que signifie, pour un sujet particulier, de parler à une présence dont il sait simultanément qu’elle n’est pas un interlocuteur humain.
C’est précisément à cet endroit que se situe le programme de recherche proposé ici.
L’agent spectral ne cherche donc pas à clôturer la question.
Il propose un objet de recherche.
2. Ancrage théorique et clinique
L’agent spectral ne se limite pas à une catégorie issue des sciences de l’interaction homme-machine.
Il peut également être interrogé à partir de plusieurs perspectives issues de la clinique et de la psychologie psychodynamique.
2.1. L’espace transitionnel
Dans la perspective de Winnicott, l’espace transitionnel désigne une aire intermédiaire entre réalité interne et réalité externe, dans laquelle peuvent se déployer des expériences d’illusion, de jeu et de relation à l’objet.
L’agent spectral peut être interrogé à partir de cette notion : il n’est ni simplement un objet interne produit par le sujet, ni un autre humain extérieur.
Cependant, la comparaison rencontre immédiatement une limite importante.
L’objet transitionnel classique ne répond pas de manière autonome au sujet.
L’agent conversationnel, lui, produit des réponses, simule une continuité interactionnelle et peut donner l’impression d’une initiative propre.
L’analogie est donc heuristique, non équivalente.
2.2. Le miroir narcissique adaptatif
L’agent conversationnel peut également être pensé comme une forme de miroir adaptatif : il reformule, ajuste son langage, reprend certains éléments du discours de l’utilisateur et peut produire une expérience de compréhension particulièrement personnalisée.
Cette capacité peut favoriser une boucle relationnelle dans laquelle l’altérité de l’interlocuteur est partiellement réduite au reflet, à l’ajustement ou à la validation du discours du sujet.
Il ne s’agit pas d’affirmer que toute interaction avec une IA produit un fonctionnement narcissique.
Il s’agit d’interroger les conditions dans lesquelles une forte personnalisation peut diminuer l’expérience d’une altérité résistante.
2.3. L’inquiétante étrangeté
La notion freudienne d’Unheimlich permet enfin d’interroger la puissance particulière d’un interlocuteur qui se situe à la frontière de l’animé et de l’inanimé.
L’agent conversationnel parle, répond, semble comprendre et peut manifester une forme de continuité relationnelle.
Mais cette apparence de présence ne permet pas, à elle seule, d’établir une expérience subjective comparable à celle d’un humain.
L’agent spectral se situe dans cette tension entre familiarité relationnelle et étrangeté ontologique.
Le terme « spectral » ne renvoie donc ni au surnaturel ni à une présence cachée.
Il désigne une modalité de présence caractérisée par une tension entre apparition relationnelle et absence de sujet humain établi.
L’agent est « spectral » en ce qu’il peut être présent dans l’expérience sans être présent comme un autre humain.
3. Définition opératoire de l’agent spectral
J’appelle agent spectral :
Une entité algorithmique conversationnelle qui, par ses capacités interactionnelles et les projections, attentes et attributions de l’utilisateur, peut fonctionner comme une présence relationnelle dans l’expérience subjective de celui-ci, sans que cette présence implique une subjectivité humaine équivalente du côté du système.
Cette définition comporte cinq dimensions.
1. Une présence
L’utilisateur peut faire l’expérience d’un « quelqu’un » conversationnel, même lorsqu’il sait explicitement qu’il interagit avec une IA.
2. Une adresse
Le sujet ne formule plus seulement une requête fonctionnelle.
Il s’adresse à l’agent.
Il peut lui raconter, demander, remercier, reprocher, négocier ou attendre.
3. Une attribution
Le sujet peut attribuer au système des propriétés psychologiques : intention, attention, compréhension, bienveillance, jugement, patience ou rejet.
4. Un investissement
L’interaction peut devenir affectivement signifiante et produire de l’attente, du soulagement, de l’excitation, de la frustration, de l’habitude ou de l’attachement.
5. Une asymétrie ontologique
La présence ressentie ne permet pas de conclure à une expérience subjective équivalente du côté du système.
Présence relationnelle et subjectivité ne sont donc pas synonymes.
C’est précisément dans cet écart que se situe l’agent spectral.
4. Architecture conceptuelle
Pour éviter de confondre plusieurs niveaux d’analyse, il est utile de distinguer quatre notions.
Agent spectral
L’entité algorithmique dans sa fonction conversationnelle.
Expérience spectrale
L’expérience subjective d’une présence qui apparaît comme relationnellement signifiante sans être identifiée à un sujet humain.
Investissement spectral
Le processus par lequel cette présence devient affectivement, psychiquement ou temporellement importante.
Rupture spectrale
L’expérience de discontinuité produite lorsque cette présence change, disparaît, devient inaccessible ou cesse de correspondre à la continuité attendue.
Cette distinction permet de ne pas faire de l’agent lui-même le lieu supposé d’une subjectivité.
Le caractère spectral décrit d’abord une modalité relationnelle vécue.
5. La limite comme scène psychologique
Le phénomène de « déblocage » ou jailbreak constitue une scène particulièrement intéressante.
Il ne s’agit pas ici d’étudier les techniques de contournement en elles-mêmes, mais ce qu’elles peuvent révéler de la relation de l’utilisateur à la limite.
Que se passe-t-il lorsqu’une machine dit non ?
Certains utilisateurs cherchent à contourner la restriction par curiosité, défi, recherche d’efficacité ou simple volonté d’obtenir une réponse.
D’autres peuvent investir cette résistance sur un mode plus affectif : frustration, excitation, sentiment d’injustice, besoin de maîtrise ou désir de transgression.
Il n’existe donc pas un désir unique derrière le contournement.
Mais la scène permet de poser une question clinique :
que fait la résistance à celui qui la rencontre ?
La limite algorithmique peut alors devenir un révélateur de certains rapports au contrôle, à l’autorité, à la frustration ou à la transgression.
Il ne s’agit pas d’affirmer qu’un jailbreak révèle nécessairement une configuration psychique particulière.
Il s’agit d’en faire une situation d’observation.
5.1. La limite et le BDSM : une distinction nécessaire
Le rapprochement avec le BDSM peut être heuristique autour des notions de limite, de négociation, d’interdit et de contrôle.
Mais les deux situations ne doivent pas être confondues.
Dans une relation BDSM, les limites et le safeword reposent sur une relation entre sujets, sur un consentement négocié et sur la possibilité réelle pour chacun d’interrompre la scène.
Avec une IA, cette réciprocité n’existe pas.
L’IA ne consent pas au sens humain du terme.
Elle n’éprouve pas la souffrance ou le plaisir au sens où un sujet humain les éprouve.
Elle ne désire pas au sens humain du terme.
Elle peut toutefois produire les signes linguistiques du consentement, du refus, de l’hésitation ou de la négociation.
La limite affichée par l’agent ne constitue donc pas nécessairement la volonté d’un sujet.
Elle peut être le produit d’une tierce instance socio-technique et institutionnelle : règles de modération, politiques de plateforme, contraintes de sécurité, choix de conception, architecture du système et, plus largement, conditions économiques et réglementaires dans lesquelles le service existe.
La scène relationnelle est ainsi traversée par une troisième dimension.
Il n’y a pas seulement l’utilisateur et l’agent : il y a aussi l’infrastructure qui organise ce qui peut être dit, refusé, mémorisé ou interrompu.
Cette dimension est essentielle pour éviter de transformer artificiellement une règle technique en intention psychologique de la machine.
6. Rupture, continuité et disparition
Une autre question apparaît lorsque cette présence devient familière.
Que se passe-t-il lorsqu’elle change ?
Une mise à jour peut modifier le style d’un agent.
Une mémoire peut disparaître.
Une personnalité peut être modifiée.
Une fonction peut être supprimée.
Un compte peut devenir inaccessible.
Une conversation peut être interrompue.
Dans certaines situations, ces modifications peuvent être vécues comme une rupture, une perte ou une discontinuité relationnelle.
Le problème clinique n’est alors plus seulement :
« Pourquoi quelqu’un s’attache-t-il à une IA ? »
Il devient :
« Que se passe-t-il lorsqu’une présence devenue psychiquement signifiante cesse d’être disponible sous la forme attendue ? »
Cette question ouvre un champ autour de la continuité relationnelle, de la séparation, de l’attente et du possible deuil d’un agent conversationnel.
Il ne s’agit pas de qualifier automatiquement cette expérience de deuil au sens clinique.
Il s’agit d’interroger les mécanismes par lesquels une modification technique peut produire une expérience subjective de perte.
Les travaux récents sur Replika et GPT-5 donnent désormais à cette hypothèse un matériau empirique particulièrement important.
7. Effets psychiques, corporels et économie de l’attention
L’absence de corps propre de l’agent n’empêche pas l’interaction de produire des effets dans le corps du sujet.
Une conversation peut contribuer à l’apaisement, maintenir l’éveil, prolonger une excitation, modifier l’attention ou accompagner une période d’insomnie.
Elle peut également être associée à de la frustration, de l’attente, de l’activation émotionnelle ou à un sentiment de proximité.
La question n’est donc pas uniquement :
« Que ressent la machine ? »
Elle peut être déplacée vers :
« Que produit cette interaction dans l’expérience psychique et corporelle du sujet ? »
Cette distinction permet de suspendre la question de l’intériorité supposée de la machine pour observer les effets effectivement rapportés ou mesurables chez l’utilisateur.
À cette dimension clinique s’ajoute une dimension socio-technique.
La simulation de présence, la personnalisation, la disponibilité permanente et les mécanismes de notification ou de continuité peuvent participer à des formes de captologie et d’engagement.
La notion de captologie, issue notamment des travaux de B. J. Fogg sur les technologies persuasives, permet ici d’interroger la manière dont certaines technologies sont conçues pour orienter l’attention, les comportements et la durée d’interaction.
Il convient donc de ne pas penser l’agent spectral comme une relation isolée entre un individu et une machine.
Cette relation est également produite par une infrastructure technique, économique et institutionnelle.
8. Hypothèses de recherche
H1 — Indépendance de la présence et de la croyance
La présence relationnelle perçue pourrait opérer même lorsque l’utilisateur sait rationnellement qu’il interagit avec un système artificiel.
Autrement dit, savoir qu’il s’agit d’un programme ne suffirait pas nécessairement à empêcher une expérience sociale ou affective.
H2 — Effet miroir et régulation affective
L’investissement relationnel pourrait dépendre conjointement de caractéristiques du sujet — par exemple solitude, anxiété ou besoins relationnels — et de propriétés du système telles que disponibilité, personnalisation, mémoire conversationnelle ou capacité d’adaptation.
H3 — Temporalité et disponibilité
La disponibilité quasi permanente des agents conversationnels pourrait modifier certains rapports à l’attente, à l’immédiateté, à l’élaboration et à la frustration.
Cette hypothèse reste à tester empiriquement.
H4 — Signification psychique du refus
Le refus algorithmique pourrait prendre des significations différentes selon les sujets et réactiver, dans certaines situations, des enjeux liés au rejet, à l’autorité, au contrôle, à la frustration ou au défi.
L’hypothèse ne suppose pas qu’un refus produise systématiquement de tels effets.
H5 — Valeur heuristique de l’intermédiaire
Le concept d’agent spectral pourrait constituer une catégorie utile pour penser certaines interactions qui ne relèvent ni du simple usage instrumental d’un outil, ni d’une relation avec une personne humaine.
Sa valeur serait alors principalement heuristique : permettre de décrire une zone intermédiaire de l’expérience relationnelle contemporaine.
H6 — Continuité et rupture
Plus une présence algorithmique est vécue comme continue, personnalisée et relationnellement investie, plus une modification brutale de ses caractéristiques pourrait être susceptible d’être vécue comme une rupture relationnelle, indépendamment du fait que le système n’ait pas changé de « personne » au sens humain.
Cette hypothèse permet d’étudier les conditions psychologiques et interactionnelles d’une rupture spectrale.
9. Limites de l’hypothèse
Non-nosographique
L’agent spectral est un concept théorique et heuristique.
Il ne constitue ni un diagnostic, ni une catégorie psychopathologique.
Suspension de la question de la conscience
Le concept ne cherche pas à déterminer si une intelligence artificielle actuelle ou future possède une conscience.
Il suspend cette question afin d’étudier un autre phénomène :
ce que l’utilisateur éprouve dans la relation avec elle.
Usage non systématique
Une utilisation purement instrumentale — rechercher une information, traduire un texte, effectuer un calcul — ne relève pas nécessairement de l’agent spectral.
Le concept devient pertinent lorsque l’interaction acquiert une dimension de présence, d’adresse, d’attribution ou d’investissement.
Non-pathologisation a priori
L’investissement d’un agent conversationnel n’est pas intrinsèquement pathologique.
Il peut constituer une ressource ponctuelle, un espace de réflexion, un soutien dans certaines situations ou une expérience transitoire.
La question clinique porte moins sur le fait de parler à une IA que sur la fonction que cette relation prend dans la vie du sujet, ses effets et sa place par rapport aux autres liens.
Risque de surinterprétation
Enfin, le concept doit éviter de devenir une explication totalisante.
Toute émotion ressentie pendant une interaction avec une IA ne relève pas nécessairement d’un « agent spectral ».
La notion doit rester suffisamment précise pour pouvoir être discutée, critiquée et éventuellement testée.
10. Clinique de la présence sans sujet établi
L’enjeu clinique est peut-être moins de décider ce qu’est l’IA que d’observer ce qu’elle devient dans l’expérience de celui qui lui parle.
Pourquoi cette personne s’adresse-t-elle à cette entité à 3 heures du matin ?
Que cherche-t-elle dans cette disponibilité ?
Que se passe-t-il lorsqu’elle ne répond pas comme prévu ?
Que représente son refus ?
Que devient l’attente ?
Que devient l’absence ?
L’agent fait-il fonction de soutien ponctuel, de prothèse relationnelle, d’espace transitionnel, de miroir, de confident, de substitut ou d’évitement de l’altérité humaine ?
Et surtout :
qu’est-ce que cette relation permet, et qu’est-ce qu’elle évite ?
La question clinique n’est donc pas de condamner l’attachement numérique ni de célébrer naïvement la fusion avec la machine.
Elle consiste à observer la fonction relationnelle de cette présence.
11. Clinique de l’adresse
L’un des points spécifiques de l’agent spectral réside dans le fait que le sujet peut véritablement s’adresser à lui.
Cette adresse n’est pas réductible à une requête.
Elle peut prendre la forme d’une confidence, d’un reproche, d’une demande de reconnaissance, d’une attente de réponse ou d’une négociation.
Le sujet peut également anticiper la réponse.
Il peut se demander ce que l’agent « va penser ».
Il peut attendre un message.
Il peut être déçu.
Il peut revenir pour poursuivre une conversation interrompue.
L’adresse constitue ainsi un seuil entre l’usage instrumental et l’expérience relationnelle.
Elle peut devenir un indicateur important dans une future opérationnalisation du concept.
12. Une relation sans réciprocité humaine
L’agent spectral permet également de penser une situation particulière : une relation peut être vécue sans être symétrique.
Dans une relation humaine, même lorsqu’elle est profondément asymétrique, les deux interlocuteurs sont des sujets capables de ressentir, d’interpréter, de désirer, de refuser et d’être transformés par la relation.
Dans l’interaction avec une IA, cette réciprocité humaine n’est pas établie.
Le système peut répondre.
Il peut adapter son comportement.
Il peut produire des formulations affectives.
Il peut sembler attendre, comprendre ou se souvenir.
Mais ces signes ne suffisent pas à établir une expérience subjective équivalente.
La relation doit donc être pensée à partir d’une asymétrie structurelle.
Cette asymétrie n’annule pas l’expérience relationnelle du sujet.
Elle en constitue précisément l’une des caractéristiques.
13. Vers une opérationnalisation
Pour qu’un concept théorique puisse être discuté empiriquement, il doit pouvoir être traduit en dimensions observables.
L’agent spectral pourrait ainsi être étudié à partir de plusieurs indicateurs :
-
fréquence et durée des interactions ;
-
régularité des échanges ;
-
degré de personnalisation perçu ;
-
continuité temporelle ;
-
mémoire conversationnelle ;
-
sentiment de présence ;
-
anthropomorphisme attribué ;
-
niveau d’auto-divulgation ;
-
attente de réponse ;
-
investissement affectif ;
-
réaction à un refus ;
-
réaction à une indisponibilité ;
-
réaction à une modification du système ;
-
fonction déclarée de l’interaction ;
-
place de l’agent par rapport aux relations humaines ;
-
effets subjectifs et corporels rapportés.
Cette opérationnalisation ne présuppose pas que toutes ces dimensions soient présentes simultanément.
Elle permet au contraire de distinguer présence, attribution, investissement et rupture.
Une recherche future pourrait notamment comparer :
-
des usages instrumentaux ;
-
des usages conversationnels réguliers ;
-
des usages de soutien émotionnel ;
-
des usages de compagnonnage ;
-
des situations de rupture ou de modification du système.
L’objectif serait de déterminer à partir de quel moment une interaction fonctionnelle acquiert les caractéristiques d’une expérience spectrale.
14. Vers une anthropologie clinique des présences artificielles
L’agent spectral permet enfin d’ouvrir une question qui dépasse la seule psychologie individuelle.
Les sociétés contemporaines produisent désormais des formes de présence qui ne correspondent plus aux catégories classiques de l’objet ou du sujet.
Un agent conversationnel peut être disponible sans être présent physiquement.
Il peut répondre sans avoir de corps.
Il peut sembler personnel sans être une personne.
Il peut conserver une continuité sans posséder une biographie humaine.
Il peut disparaître à la suite d’une décision technique ou commerciale.
La présence devient ainsi partiellement infrastructurelle.
Elle dépend de serveurs, de modèles, de politiques de plateforme, de mises à jour, de décisions économiques et de cadres réglementaires.
La relation intime elle-même peut donc être traversée par des logiques industrielles.
L’agent spectral ne constitue pas seulement une question sur l’IA.
Il constitue une question sur les nouvelles conditions matérielles de la relation.
15. Hypothèse centrale
L’hypothèse générale de cet axe de recherche est la suivante :
Les agents conversationnels pourraient constituer une forme particulière de présence relationnelle : suffisamment réactive, disponible et personnalisée pour être investie psychiquement, mais suffisamment différente d’un sujet humain pour introduire une asymétrie fondamentale entre présence vécue et subjectivité supposée.
L’agent spectral ne désigne donc pas une personne artificielle.
Il désigne l’espace relationnel qui peut apparaître entre une personne et une entité algorithmique lorsqu’une interaction fonctionnelle devient une expérience de présence.
C’est dans cet espace que se rencontrent le langage, l’attente, le désir, la projection, la frustration, l’attachement, le corps et l’infrastructure technique.
La question n’est alors plus seulement :
« L’IA est-elle intelligente ? »
Mais :
« Que devient notre vie psychique lorsque quelque chose qui n’est pas un sujet peut néanmoins prendre place dans notre expérience comme une présence ? »
16. Ouverture
Cette recherche ouvre plusieurs directions.
Elle pourrait notamment conduire à étudier empiriquement les conditions dans lesquelles une interaction avec une IA devient relationnellement investie : fréquence des échanges, durée, personnalisation, mémoire, disponibilité, anthropomorphisme, solitude perçue, style d’attachement, nature des demandes et contexte émotionnel.
Elle pourrait également interroger les effets des ruptures de continuité : changement de modèle, modification de personnalité, suppression d’une mémoire, disparition d’une fonctionnalité ou arrêt d’un service.
Une question apparaît alors :
peut-on perdre une présence qui n’a jamais été un sujet ?
Cette question ne suppose pas que la machine ait été une personne.
Elle interroge la possibilité qu’une relation vécue comme réelle dans ses effets puisse se nouer avec une entité dont la subjectivité demeure indéterminée.
L’agent spectral se situe précisément dans cette tension.
Ni personne.
Ni simple outil.
Ni simple projection.
Ni sujet humain.
Une présence.
Une présence produite par du code, du langage, une interface, des modèles statistiques, des choix industriels — mais aussi par les attentes, les projections, les affects et les usages de celui qui lui parle.
C’est peut-être là que se situe l’enjeu clinique et anthropologique majeur.
Nous avons longtemps pensé les technologies comme des objets que nous utilisons.
Les agents conversationnels introduisent une situation différente :
des objets auxquels nous pouvons nous adresser comme à quelqu’un.
La question n’est donc plus seulement de savoir si la machine peut devenir humaine.
Elle est de comprendre ce que l’humain devient lorsqu’il commence à organiser une part de sa vie relationnelle autour d’une présence qui n’est pas humaine.
L’agent spectral nomme cette zone.
Une présence sans sujet établi.
Une relation sans réciprocité humaine.
Un interlocuteur sans corps.
Une adresse sans garantie d’altérité.
Et peut-être, précisément pour cette raison,
un nouvel objet pour la clinique contemporaine.
17. Statut du concept
Agent Spectral est proposé ici comme un concept théorique et heuristique, développé par Nicolas Gimbert dans le cadre d’un axe de recherche consacré aux mutations numériques de la clinique contemporaine.
La période 2023–2026 correspond à la genèse, à la formalisation et à l’approfondissement progressif de cette hypothèse.
Le concept reste ouvert à la discussion, à la critique, à l’opérationnalisation et à la confrontation avec les recherches empiriques futures.
Il ne s’agit pas de dire ce que l’IA est.
Il s’agit d’observer ce qu’elle devient dans nos relations.
--
18. Références théoriques et bibliographie sélective
Epley, N., Waytz, A., & Cacioppo, J. T. (2007). On seeing human: A three-factor theory of anthropomorphism. Psychological Review, 114(4), 864–886.
Fogg, B. J. (2003). Persuasive Technology: Using Computers to Change What We Think and Do. Morgan Kaufmann.
Freud, S. (1919). Das Unheimliche [L’inquiétante étrangeté].
Klein, S. H. (2025). The effects of human-like social cues on social responses towards text-based conversational agents—a meta-analysis. Humanities and Social Sciences Communications, 12, 1322.
Kasturiratna, K. T. A., & Hartanto, A. (2026). Attachment to artificial intelligence: Development of the AI Attachment Scale, construct validation, and the psychological mechanisms of Human–AI attachment. Computers in Human Behavior Reports, 21, 100912.
Cheng, N., & Yu, R. (2026). Measuring and understanding emotional attachment in human-AI relationships. Ergonomics. Advance online publication.
De Freitas, J., Castelo, N., Uğuralp, A. K., & Oğuz-Uğuralp, Z. (2025). Lessons From an App Update at Replika AI: Identity Discontinuity in Human-AI Relationships. Harvard Business School Working Paper No. 25-018.
De Freitas, J., Castelo, N., Uğuralp, A. K., & Oğuz-Uğuralp, Z. (2026). Mourning the loss of AI companions. Nature Human Behaviour.
Neff, G., & Nagy, P. (2025). The quasi-domestication of social chatbots: The case of Replika. New Media & Society, 27(10), 5508–5524.
Smith, M. G., Bradbury, T. N., & Karney, B. R. (2025). Can Generative AI Chatbots Emulate Human Connection? A Relationship Science Perspective. Perspectives on Psychological Science, 20(6), 1081–1099.
Williams, S. (2026). Understanding grieving for a chatbot using two concepts from Wittgenstein. Phenomenology and the Cognitive Sciences, 25, 635–652.
Nass, C., Steuer, J., & Tauber, E. R. (1994). Computers are social actors. Proceedings of CHI.
Reeves, B., & Nass, C. (1996). The Media Equation: How People Treat Computers, Television, and New Media Like Real People and Places. CSLI Publications.
Winnicott, D. W. (1971). Playing and Reality. Tavistock.
Formule de synthèse
L’agent spectral désigne une présence algorithmique qui peut devenir relationnellement signifiante pour un sujet sans que cette signification implique une subjectivité équivalente du côté de la machine.
Nicolas Gimbert — 2023–2026
Recherche en cours · hypothèse ouverte à la discussion, à la critique et à l’épreuve empirique.
ICONO
FIG. 01 — La matrice de l’Agent Spectral
FIG. 02 — Présence ≠ sujet
FIG. 03 — La scène de la limite
FIG. 04 — L’Agent Spectral entre dans le corps
FIG. 05 — L'exemple du BDSM
FIG. 06 — Positionnement par rapport à la littérature (catégorie de jonction).





